LE VOYAGE DE DIANE

Transgenre 2016

                                                                                 

 

 

                                                                                   Le voyage de Diane

 

« Savoir enfin commencer, tel est l’acte courageux, convoquer « son heure ». Naître, alors que nous étreint un sentiment d’érosion du sujet ». Cynthia Fleury in « La fin du courage ».

 

Par l’intercession d’une dermatologue engagée de Bordeaux, je suis mise en relation avec Jeanne, femme Trans-genre de 66 ans, père de trois fils, militante, fondatrice et présidente de
« Trans3.0 » association de support pour les personnes Trans-genre à Bordeaux.
Je réalise un film témoignage sur Jeanne pour la journée internationale de la visibilité Trans le 31 Mars de cette année. Nous décidons de continuer à nous voir et à élaborer d’autres projets afin de faire mieux connaître la cause des personnes Trans sur Bordeaux.
4 Juin, Marche des Fiertés, armée de mon GH2, j’arpente le défilé où je me fonds et où je suis acceptée. C’est là que je rencontre Diane, une femme Trans de 46 ans. Sa façon de capter mon regard m’interpelle, le contact se fait. Les questions fusent. « Le courage ? Le courage, il est dans le fait d’avoir vécu tant d’années dans un déni, un mensonge de mon corps et de mon identité ! » Qu’est-ce qui est acceptable humainement ? On parle de vies perdues, de mensonges, de douleurs, un puits sans fond de tangages tellement le plafond est lourd à crever.
A quel moment prend-on la décision de se mettre au monde ?
« On avance morte dans un corps d’homme ».
On sait le bonheur d’être une femme parce qu’un jour, jeune garçon on s’est travesti, qu’une grand mère n’ayant plus de slip propre propose alors la culotte à fleurs de la cousine. C’est une émotion inouïe qui est ressentie avec à la clé la culpabilité et la honte envers ses parents. Pour échapper à la honte on scinde sa psyché, ce n’est pas moi qui aime être en femme c’est un autre, ça reste du fantasme. Le fantasme habite ce corps d’homme et le transforme en corps de femme avec la volupté et l’érotisme associés, on libère par une sexualité solitaire ce carcan d’émotions et de refoulements. La vie continue, souterraine, on se travestit, on s’essaie à n’être que du fantasme. Mais cela revient toquer à la porte, il faut accepter sinon c’est la folie ou le suicide.
« Je suis une femme ».
Le long voyage de la transition commence, entrer dans le protocole, prendre les hormones, voir son corps muer, des seins naitre, des poils disparaitre, sa voix prendre de la hauteur, tout ce
« 
process » pour arriver à l’« opé » comme elles disent .
Pour Diane, l’« 
opé » est la dernière touche avant le voyage vers d’autres rives, celles de la
« féminité alignée ». Pour elle l’enjeu n’est pas intégrationniste. Diane a commencé sa transition il y a cinq ans. La société l’a déjà intégrée, son identité est modifiée sur ses papiers, elle a un travail stable.
Son point de vue n’est pas partagé par toutes, il y en a pour qui la prise d’hormones est le terme de leur transition.
Ma route a croisé celle de Diane au moment où elle venait de voir sa date d’opération de réassignation sexuelle repoussée, cela la rendait complètement folle de rage.
J’ai décidé de l’accompagner sur ce moment de sa vie. Nous voulions témoigner par l’image de ses derniers préparatifs avant le grand voyage dans la vie au grand jour, une vie « alignée » et fière.
Je suis allée à sa rencontre au CHU de Bordeaux au lendemain de son opération puis chez elle du côté de Pau où elle vit et travaille comme guide au château.
J’ai travaillé avec mon Hasselblad, je voulais être dans le temps de pose pour intensifier ces moments, qu’elle se mette en scène aussi. Je voulais être au plus près d’elle dans ce moment unique et incroyable de sa vie où elle se réveillait avec un corps de femme.

Mon travail raconte l’opération de Diane mais aussi vient questionner notre rapport à nos croyances personnelles et nos limites, le déterminisme qui vient châtier, punir, exclure certaines personnes de notre société.
L’histoire de Diane vient dire que c’est possible, que ce n’est pas contre nature, qu’il y a de la joie du désir, de la vie. L’histoire de Diane vient travailler le fait que nous devons cesser d’avoir peur de ce que nous ne comprenons pas.
Je continue le travail avec un groupe de quatre femmes Trans à Bordeaux sur le thème de la féminité, elles sont toutes les quatre à des stades différents de leur transition. La question la plus brûlante est: « Jusqu’où iriez vous pour avoir une vie pleine, posée et traversée par une vérité, comment faire avec sa conjugalité, sa parentalité ? » De pères, elles ne deviennent pas mère mais inventent un autre regard. Elles ont une faculté inouïe à la sincérité, elles ont jeté par dessus bord les faux semblants et les mensonges, il reste la réalité parfois dure mais c’est « leur préférable » à elles.
Je les aime parce qu’elles sont justes dans leur discours sur leur place au monde.

Je laisse ce témoignage sur Diane comme un repère sur une échelle, un instantané qui ne résout et ne répond pas à grand chose mais qui permet de pousser ses propres murs intérieurs, c’est « le voyage de Diane ».